13 février, 2012

Anne-Sylvie Sprenger passe dans le poste-radio






Vendredi deux décembre deux-mille-onze, j’ai écouté Anne-Sylvie Springer, il faisait froid, il y avait du monde et j’en fus assez étonné. Ça allait commencer. Tout au long de la conférence, j’ai joué les poste-radios et j’ai capturé les ondes autour : de la voix reine aux petites voix sujettes, de ma respiration à mon patrimoine de textes, de mes blagues scabreuses que la fatigue favorisait - couronnées d’un rire franc mais fin des voisins comme des petits séismes dans l’arène - aux froissements de mes os sur le béton lisse de l’assise. A la fin, les petits papiers échangés sont récoltés et recopiés sur un codex, on a déterminé le corps à abattre et à pétrifier dans la boue-mot-monde. Tout cela se passe en tremblant, sans ordre aucun, un muscle se tend et rompt : d’un seul coup, tout s’ouvre.

On ne commande pas l’attention d’un sismographe.









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Présentation et jolis sourires mais sincères. Vois mal la scène. Chapeau de roue, le début. De Off à On.

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« Indicible » : dedans il y a indice (pas de dictionnaire dans la poche) et quelque chose qui se dérobe (pas visible en somme, sans dictionnaire encore) alors sur le miroir du réel, c’est un creux, une bosse, une cicatrice dans les cheveux.

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Pas Duras dans les champs mais dans les chemins du silence. Par la baie vitrée une plante se couche sous le vent froid et on voit quelque chose comme la mort. C’est peut-être une trop longue phrase pour la Duras de la maladie.

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Je veux devenir « plein-tube » ; l’exubérante figure de l’ombre écrite – pas entière.

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Courir dans les prés : avec la clé, la découverte des cordes.

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D’une peur : le ventre-ogre. Je n’en sais rien. Sous les pupitres de l’église, des vierges blanches, la marque de Caïn. Interroger le fond de l’ogre et dans la tête, Hansel et Gretel dansent dans la maison-bonbons et se font presque croquer comme des bonbons par la marâtre, qui est comme du terreau : le marécage inspire, expire.

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Une chose banale à la cafétéria. Dehors les radios bafouillent. Je pèle des clémentines d’hiver.
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Ok. Le lecteur je veux qu’il. Quoi ?

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[…] Au pire, de la littérature -. Sous le texte : des petits cloportes gisent et la main passe dessous très nerveuse. Les cloportes parlent quand même. Je crois que dans les mots, il y a quand même une importance, J’aime promener mon chien dans le labyrinthe-concept.

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Décode mon moi je sens l’onde radio qui chuchote des modes intrus dans les canaux sanguins. Stop.

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La barque flotte sur quelque chose eau. Mon cerveau butte, rit sur des jeux d’esprit douteux.

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A coté, il y a un type (un ami qui est bon type) énervé parce que pour lui les mots poussent des petits cris qu’il faut écouter, qui ont un sens infini, pas juste du morse qui rentre par la poitrine. Devant, une demoiselle vicieuse nous invective : taisez-vous ! et disparaît. Est-ce qu’on n’a pas le droit ?

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Des fois il y a un meurtre dans une chambre claire, une barre inscrite en travers des genoux. Une vieille Bible qu’on ouvre et qu’on fait sonner comme un ami invisible.

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Le boudoir recèle un tas de chiures d’être. Des livres-papillotes.

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Un jean troué d’où la peau fesse flamboie – pas de jus de plaie – on rigole fort comme diable ou humain, on la pointe du doigt. Personne ne suce sa plaie. La floute éclate de rire. Des pieuvres.

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Le vrai c’est froufrou. Je aussi.

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C’est quoi une normalité ? C’est sordide une camionnette aujourd’hui. La première vitesse passée, la petite fille ne bouge plus. Toucher les petites filles !? Mais c’est elles qui veulent ! (Dan Smooth, The Royal Family, Vollmann).

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Il y a un oiseau qui se fait violer par sa mère mais la bête ne connait pas l’inceste. Chimpanzé non plus. C’est pour ça qu’on ne leur donne pas de prénom -.

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Art d’écrire, c’est écrire. Pas un art, un faire. (J’y crois de plus en plus : on écrit comme on habite sa maison, comme on range son bureau, comme on savoure un café, comme on fait à manger, comme on fait la vaisselle – c’est une variation intime, une feinte orchestrée pour reprendre le pouvoir), pas un soliloque et une mise à l’écart : un écart tout court mais dans le quadrillage quoi qu’on fasse.

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Au début, Sprenger, ça ressemble à une boisson énergétique croate ou slovène (Novak, été 2011, piano et plage sordide accoudé au bar puis dément, Monténégro) – là mon voisin rit assez fort.

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Tu dois faire un scénario de film, réaliser la caméra, crier dans le décor -. J’insaisis en impensé. Rame un peu, crame tout à la loupe. Elle se remplit d’algues, d’humus, de personnages. Troué d’un trou ou une écluse. Langage-caméra – discours préexiste à caméra cependant.

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Ânonner ses jolies prières, phrases simples sur chapelet, des effets. Moine chatouille barbe.

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Mais elle lit ! Ça oui ! Ça se dit au théâtre tout ça, pas dans la page !

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Par contre : ne pas fouiller le lexique, la fibre. Les mots blancs, la langue de Candide.

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Manger Dieu et sortir de l’enfance. Moi je mange les discours et les mots pour construire des milliers de cabanes avec ma bile. Je pilonne le personnage en même temps qu’il me pilonne. Le personnage n’est pas maestro, la langue le porte tout court.

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Comme prendre la main du personnage ? Il a des doigts. Des phalanges en papier à broyer fort.

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Est-ce qu’on trouve dans la langue française d’aujourd’hui des romans de l’explosion ? Ils nous arrivent de parler de bombe, les textes eux ne volent jamais en éclats. Toujours cohérent jusqu’à la moelle. Je travaille personnellement contre. Dans Madman Bovary, Claro se fait posséder par tout Madame Bovary et possède tout le texte aussi : tisse, détisse, parle, ne parle plus, point final implose à la fin, le subjonctif aussi. Il fait l’aller-retour dans la carcasse des personnages car ils n’ont pas de carcasses, ce sont des images, du papier, des machines vides. On peut perpétuellement psychanalyser leurs gestes mais ce sont seulement des trajectoires géométriques.

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« Eh beh, mets-les doigts ! »  (16 ans. Le monde par en dessous à avaler puis avaler trop de tequila et déclinaisons à quarante degrés, après plus rien ou un nuage et encore des mots semés sur le terrain vague – le nôtre).

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Les parents de Lena sont sympas, ils se font manger par les choses. Je tue le pigeon perdu dans un jardin à la française avec un marteau, le bocage frémit puis s’éteint, devient blanc. Page vole.

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Fumer des clopes sur Golgotha downtown et draguer les romains. Trifouiller et découvrir la zézette.

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Sprenger est de partout mais elle est suisse à l’os, c’est comme ça. On lui a dit le long du parcours : c’est mauvais au début, là c’est bien. Parcours aux épines, coups de crosse – maintenant, on souffle. J’ai signé pour deux livres. Faut nourrir la plume. Elle pourrait bien avoir le Goncourt si elle zèle un peu. Selon moi, c’est comme des vidéos mais pas des écrits - pourquoi pas le théâtre aux mille je pour rejouer la cruauté comme une crise de schizophrénie ?

Je en rade. A moins qu’on s’amuse indéfiniment avec les enclos sans faire un pas dehors, Dieu indivisible, sans jamais aller se croûter les jambes, embrasser les fleurs folles, faire éructer les arbres morts. Ce n’est pas qu’un je. C’est des je cosmiques qui déraillent. Construire des huttes magiques pour n’y mettre personne, ou des découpes périmées.
Les mains dans l’acide, tout se décroche, le plus pâle des artifices devient un fragment pour l’ensemble. Je est sur la corde raide, la brèche, on lui lance des cailloux, il chancèle, on se moque parce qu’on le fait danser, il veut parler mais on crie par-dessus sa petite-affaire personnelle, il tombe, on le piétine et rien n’est vrai, tout est comme dans un tunnel imaginaire. Il n’existe pas en soi, seulement dans le tourbillon langagier qu’il déploie par sa matérialité – décousue et détissée elle-même.

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On répète toujours plus ou moins la même chose. D’où trouver une manière. On répète toujours les mêmes choses.

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